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7 juillet 2010 3 07 /07 /juillet /2010 14:54

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Rémy Pfimlin, successeur désigné de Patrick de Carolis à la tête de France Télévisions, « n’est marqué ni à droite ni à gauche » note l’éditorial du Monde du 7 juillet 2010. De fait, les critiques – à gauche et au Modem – n’ont pas porté sur l’homme, mais sur un processus de nomination « profondément malsain », un « retour à l’ORTF ». La réforme lancée par Nicolas Sarkozy le 25 juin 2008 et adoptée définitivement par l’Assemblée Nationale le 5 février 2009 a d’emblée suscité la polémique.

Le président de République nomme le président de France Télévision, après avis conforme du CSA, et avis favorable à au moins 40% de l’Assemblée Nationale et du Sénat cumulés. Les avis du CSA le jeudi 8 juillet 2010 et des deux assemblées ensuite ne devraient pas révéler de surprise, le CSA ayant vu tous ses membres actuels nommés par des membres de la majorité actuelle au pouvoir, et les parlementaires UMP représentant à eux seuls 51% des parlementaires des deux chambres.

Mais il y a bien pire : le ballet des conseillers rivalisant d’influence auprès de Nicolas Sarkozy pour influencer la nomination du président de France Télévision. Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée, estime que Patrick de Carolis « n’a pas démérité », et le renouvellement de ses fonctions fin août 2010 lui semble mérité.

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Nicolas Sarkozy et Alain Minc à l'Elysée

Mais Alain Minc, conseiller officieux de Nicolas Sarkozy, n’est pas de cet avis. Il essaie de propulser son « poulain » et ami Alexandre Bompard, PDG d’Europe 1, et ne souhaite pas attendre la fin du mandat de Patrick de Carolis. Il faut dire que M. de Carolis, avec son directeur général Patrice Duhamel, empêche Nicolas Sarkozy de peser sur la direction des programmes et sur celle de l’information. Il est en conflit avec le président de la République sur la suppression de la publicité en journée, et sur la cession de la régie publicitaire de France Télévision à des intérêts privés proches du pouvoir. Pour Nicolas Sarkozy, c’en est trop.

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Alain Minc

Commence alors le ballet des conseillers et du ministre. Le 26 février dernier, Frédéric Mitterrand, lors d’un dîner au ministère de la culture avec de nombreux responsables de l’audiovisuel, intronise presque Alexandre Bompard. Du jeudi 8 au dimanche 11 avril, la rumeur de la nomination de M. Bompard se répand ; il doit être nommé le mardi suivant. Mais Alain Minc organise une « fuite » auprès de quelques journalistes. Nicolas Sarkozy, irrité par la fuite, dispose de peu de marge de manœuvre après la défaite de la droite aux élections régionales : dimanche 11 avril, l’Elysée publie un communiqué indiquant« qu’aucune décision n’a été prise ». Puis Nicolas Sarkozy accorde une trêve à Patrick de Carolis jusqu’au 7 juin, pour qu’il renégocie la convention collective de France Télévisions. La nomination d’Alexandre Bompard mi-juin semble probable, malgré l’absence d’expérience dans l’audiovisuel de service public de ce dernier. Mais les révélations du Canard enchaîné sur les dérives de certains ministres et celles concernant l’affaire Bettencourt-Woerth rendent impossible cette nomination d’un proche du pouvoir. Claude Guéant plaide pour le renouvellement du mandat de M. de Carolis. Nicolas Sarkozy hésite. Claude Guéant met alors en avant la candidature de Rémy Pfimlin, « une honorable porte de sortie ». Fin juin, il organise une fuite d’une « source de l’UMP ». Lundi 5 juillet, le choix du président de la République est annoncé.

« Ce feuilleton grotesque montre bien la perversité de ce nouveau mode de nomination » remarque un membre du CSA.

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Alain Minc et son "poulain" Stéphane Courbit

Plus grave : le mélange des genres et la mainmise de la Sarkozie et de ses proches sur le groupe France Télévisions. Alain Minc est le conseiller officieux de Nicolas Sarkozy. Il s’emploie aussi à promouvoir quelques jeunes loups comme Alain Bompard ou Stéphane Courbit. Or Alain Minc détient 3% de Financière Lov, holding de M. Courbit, qui est candidate avec le groupe Publicis au rachat de 70% de France Télévisions Publicité. Par ailleurs, Stéphane Courbit et Publicis sont juge et partie dans ce rachat. En effet, M. Courbit est aussi président de la société de production audiovisuelle Banijay. Celle-ci produit déjà nombre d’émissions à l’antenne des chaînes publiques. Publicis, quant à lui, est déjà conseil en stratégie média pour le groupe France Télévisions à travers ses agences de publicité. Même Frédéric Mitterrand, ministre de la culture, a reconnu qu’il y avait là « un problème déontologique ».

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Banijay, la société de production audiovisuelle de Stéphane Courbit : de la fumée, des couleurs et un génie...

Il faut dire qu’un rapport de la Cour des comptes du 15 octobre 2009 sur France Télévisions soulignait que 45% des salariés de l’entreprise travaillaient sur l’information : la réglementation impose à France Télévision de faire produire à l’extérieur la majorité de ses programmes. À cette occasion, la Cour des comptes a dénoncé « un système plus protecteur des intérêts des producteurs privés que de ceux des chaînes publiques », a exigé « que la rémunération des producteurs (…) soit plus explicitement prévue et chiffrée par un devis ».

Le 3 février 2010 France Télévisions entre en négociations exclusives avec le tandem Stéphane Courbit/Publicis pour l’acquisition de 70% de France Télévisions Publicité, les 30% restant devant être conservés par le groupe public jusqu’en 2014. Mais suite à la polémique sur le « problème déontologique », aux protestations du groupe socialiste à l’Assemblée Nationale et d’Arnaud Montebourg sur Médiapart, et après l’épisode des rumeurs sur la nomination d’Alexandre Bompard à la tête de France Télévisions du 8 au 11 avril dernier, Patrick de Carolis a obtenu du conseil d’administration du groupe audiovisuel public la suspension, mais non la remise en cause, de ces négociations exclusives le 13 avril 2010.

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Patrick de Carolis, président de France Télévisions, dont le mandat arrive à échéance fin août 2010

Sur les bancs socialistes de l’Assemblée Nationale, on s’interrogeait sur le « ressort caché » de cette cession. La disparition totale de la publicité sur les chaînes publiques étant prévue pour 2011, on comprenait mal pourquoi 6 sociétés s’étaient battues pour une « future coquille vide ». Les députés socialistes estimaient que Nicolas Sarkozy pourrait finalement décider de ne pas supprimer la publicité en journée : dans ce cas, la cession serait une « faute lourde » car la cession de la régie publicitaire publique viserait à « enrichir de façon parfaitement illégitime une société privée avec l’argent des contribuables, puisque ce sont eux qui financent les programmes ».

Mais la réponse est peut-être ailleurs. Comme Christophe Girard, adjoint au maire de Paris, chargé de la culture, le soulignait dans LeMonde.fr le 5 février 2010, « France Télévisions Publicité a largement démontré son savoir faire », elle a toujours cherché à « innover dans un univers en mutation » - émergence des chaînes du câble et de la TNT au détriment des chaînes publiques notamment – et « a mené une stratégie de diversifications ». La régie publicitaire publique intervient désormais aussi sur les chaînes thématiques du câble et du satellite comme Euronews, Mezzo, Planète ou TV5 Monde, sur des sites internet et dans la téléphonie mobile. Ainsi, alors que les prévisions de ressources publicitaires provenant du groupe France Télévisions avait été revues à la baisse à 260 M€ pour tenir compte de la suppression de la publicité après 20h, France Télévisions Publicité a réalisé en 2009 un chiffre d’affaires de 404 M€ et un résultat net de 20 M€, soit un taux de rentabilité très satisfaisant de 5%.

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Le chiffre d’affaires de France Télévisions Publicité n’est pas négligeable pour le groupe audiovisuel public. Jusqu’en 2008, il en représentait le tiers. Le résultat net de la régie publicitaire n’est pas négligeable non plus puisqu’il correspondait au résultat net du groupe France Télévision en 2009. Or le prix de cession, évoqué mais non confirmé, de 70% de la régie au tandem Courbit/Publicis avait été fixé à 20 M€ : ainsi, les résultats nets de la régie auraient couvert en un an le prix de cession. Une société possédant un savoir-faire reconnu et s’étant habilement diversifiée dans le câble, le satellite, internet et la téléphonie mobile grâce à l’argent du contribuable (redevances télévisuelles) serait cédée à un prix attractif à des intérêts privés proches du pouvoir, ces intérêts privés devenant à la fois juge et partie dans le groupe France Télévisions.

Car au-delà de la régie publicitaire, c’est le financement du groupe France Télévisions et la qualité de ses programmes qui sont remis en cause. La suppression totale de la publicité audiovisuelle devait être compensée par une dotation de l’Etat, elle-même compensée au budget de la France par deux taxes, l’une sur les recettes publicitaires des chaînes privées, l’autre, de moindre importance, sur le chiffre d’affaires des opérateurs de télécommunication. Or 2009 a été une année de chute du chiffre d’affaires pour les principales chaînes privées, et le Parlement a revu le taux de la deuxième taxe à la baisse : au final, 215 M€ ont été encaissés en 2009, et 366 M€ sont prévus pour 2010, loin des 450 M€ de compensation devant être versés à France Télévision (revus à 415 M€ pour 2009). Il devient clair que le produit de ces deux taxes ne couvrira jamais la suppression totale de la publicité prévue pour 2011 sur les chaînes publiques.

D’autre part, l’Etat, confronté à un déficit passé en deux ans de 40Md€ à 150Md€, ne disposera que de peu de marge de manœuvre. D’autant plus que si la Commission de Bruxelles a approuvé la subvention de 415 M€ versée en 2009, elle a d’ores et déjà annoncé qu’elle passerait au crible toutes les subventions accordées les années suivantes. C’est dans ce contexte qu’un rapport du Sénat remis le 30 juin 2010, rédigé par un sénateur UMP et une sénatrice de l’Union centriste, envisage une taxation accrue des contribuables : puisqu’on a supprimé la publicité financée par les sociétés privées qui passent des annonces, taxons les ménages ! La soumission à la redevance audiovisuelle des particuliers possédant un ordinateur équipé pour recevoir la télévision et n’ayant pas de téléviseur pourrait rapporter 15 M€ par an. La soumission des résidences secondaires à la redevance audiovisuelle pourrait rapporter, elle, 200 M€ par an. En dernier lieu, la redevance de 121 € pourrait augmenter de 2€ entre 2011 et 2013 et rapporter une cinquantaine de millions d’euros supplémentaires par an.

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Enfin, la suppression de la publicité après 20h n’a pas apporté de « plus » notable en un an pour les téléspectateurs. Le Monde soulignait le 24 janvier 2010 que l’émission « Les mots de minuit » sur France 2 continuait à être diffusée à … 1h du matin, et que si « L’Avare », donné à la Comédie Française, avait été diffusé à 20h40 pendant les fêtes de Noël, son audience n’avait été que de 5% : les quelques rares progrès enregistrés par France Télévision sur cette tranche horaire stratégique ne lui ont pas permis d’emmener un large public à regarder ces programmes de qualité. De fait, après l’instauration de la suppression de la publicité après 20h le 5 janvier 2009, les téléspectateurs ont vite repris leurs anciennes habitudes – le carrefour télévisuel entre 20h45 et 20h50 : « les gens veulent d’abord voir des programmes avant de s’intéresser aux horaires » explique le directeur général de M6 Régie. « Entre 22h et minuit, certains téléspectateurs quittent les chaînes publiques souvent au profit des chaînes de la TNT »explique une directrice de l’agence médias Carat.

À France Télévisions, la Sarkozie tisse sa toile, et les premières victimes sont les contribuables et les téléspectateurs.

Frédérick Moulin

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Published by Militants de l'Espoir à gauche - dans Actualité
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Asse42 07/07/2010 17:38



Merci pour cet excellent billet.



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